Quelques décennies au milieu des Bégonias

Par Noémie Vialard

Extrait du Bégofil n°100

Pour l’anniversaire du Bégofil, vais-je tomber dans le sentimentalisme et dans les souvenirs émus ? Oui, certainement, car les bégonias jalonnant ma vie sont liés à jamais  à des personnes marquantes.

Cela commencé…il y a bien longtemps, lorsque ma grand-mère m’autorisait à arroser ‘son’ bégonia nénuphar. Il a fallu que je grandisse beaucoup pour savoir qu’il s’appelait B. x’ Erythrophylla’.

Plus tard, bien plus tard, une voisine portugaise, me rapporta, après un séjour dans son pays d’origine, un bégonia, qui, là-bas, fleurissait en extérieur tout l’été. Il arborait des mini feuilles luisantes, des fleurettes roses : B. fuchsioides.

Mais qu’avaient ces deux plantes en commun ? A cet instant, je compris qu’un monde fascinant s’ouvrait à moi.

Nous n’étions pas encore dans les années 80, et les bégonias à feuillage étaient méconnus… Je commençais à fréquenter quelques rares boutiques parisiennes proposant ces plantes. Petit à petit ma collection augmentait et dépassa le cadre de ma maison, puisque je découvris Begonia grandis subsp. evansiana (maintenant B. grandis subsp. grandis)

 

Vincent Millerioux, pour toujours

Voici l’année 1983. C’est le moment où ma vie professionnelle bascula, puisque, de mon penchant pour la nature, et des plantes en particulier, qui me suivait depuis l’enfance, je fis mon métier. J’ai commencé à travailler chez Despalles, le grand nom des végétaux rares, en ces années de renouveau du jardin. C’est là, qu’un matin, en gratouillant la terre, je vis s’approcher un petit monsieur tout discret, avec un béret sur la tête. Un look à l’ancienne, tout droit sorti d’une imagerie d’Epinal.  C’était Vincent Millerioux, le fameux horticulteur qui cultivait ces bégonias sublimes que l’on trouvait au compte-goutte dans quelques lieux spécialisés. La discussion devint vite chaleureuse, et j’appris qu’il habitait à 10km de chez moi…Inutile de vous dire que je pris vite l’habitude de passer le voir, pour fouiller dans les serres et l’écouter me raconter ses plantes.

J’ai un souvenir très précis du jour où il me demanda de me pencher sous une tablette : ce fut un moment incroyable de découvrir des feuilles…bleues ! C’était le fameux bégonia au feuillage iridescent, bleu lorsqu’il est à l’ombre. Une merveille, rapportée, comme beaucoup d’autres plantes, par Patrick Blanc, le botaniste aux cheveux verts. Un bégonia qui ne se trouve que dans un endroit très précis de Malaisie.
Noémie Vialard parmi les  Begonia pavonina Malaisie
Les années folles

En 1985, j’ouvre ma boutique-pépinière en région parisienne, l’Arche de Noé, et, impatiente, j’organise une exposition pour présenter les bégonias de Vincent Millerioux.  La folie….Ce genre de concept de boutique, rare à l’époque, attire tous les passionnés, et dès les premières heures, le lieu est dévalisé. Pendant ces quelques jours d’expo, Monsieur Millerioux fait des allers et retours incessants, pour recharger sa petite camionnette…Une excitation incroyable, que nous partageons avec les clients. 300, 400 espèces et variétés proposées ?  Il y a des pièces incroyables, aux rhizomes retombant de presque un mètre, des plantes qui dormaient dans ses serres depuis des années. Nous renouvelons cet événement deux ans plus tard, avec toujours autant de succès. Les bégonias commencent à intéresser la presse, et de nombreux articles paraissent, les présentant sous leur meilleur jour.

 
B. pavonina in situ
Des plantes et des hommes

Mais chez Vincent, je n’ai pas rencontré que des plantes. Hormis Patrick Blanc, entraperçu, et devenu depuis un ami très proche, officiait un stagiaire talentueux, passionné, timide et taciturne, Patrick Rose, lié depuis aux Bégonias de Rochefort. J’avais eu aussi un coup de foudre pour deux jeunes garçons, Arnaud Maurières et Eric Ossart. Ces chiens fous, conseillés par Monsieur Millerioux, installaient, dans l’Ariège, la pépinière de la Bellongue, spécialisée…en bégonias ! Pour ceux qui les ont connus, ils exercent maintenant leurs nombreux talents, dont celui de paysagiste, un peu partout dans le monde, avec une prédilection pour le Maroc.

 

Des dates un peu floues

A l’approche des années 90, je situe mal les évènements dans le temps.

  • Monsieur Millerioux vend sa collection, partagée, si je me souviens bien, entre Rochefort où est créé le Conservatoire du Bégonia, confié à Patrick Rose , la pépinière de Bellongue, un horticulteur de Conflans-ste-Honorine, Claude Ferry, et un autre horticulteur, italien.
  • Avec Arnaud Maurières et Eric Ossart, nous montons une exposition au parc floral de Vincennes, autour de nos plantes chéries.
  • C’est tout naturellement que nous fondons avec Arnaud, et Annie Danancher comme présidente, l’Association Française des Amateurs de Bégonias. Nous rejoignent d’autres passionnés : Marie-Thérèse et Patrick Saint Aubin, Alain Delavie, Patrick Blanc, entre autres…
  • Vincent Millerioux nous quitte, et j’ai l’impression d’avoir perdu mon grand-père. Ce qui me console, c’est qu’il est mort paisiblement, dans son fauteuil. Après avoir invité son petit fils à déjeuner, il s’est installé pour lire un livre d’histoire sur la deuxième guerre mondiale, son autre grande passion….

Les années 2000

La vie suit son cours, et si les bégonias sont toujours dans mon cœur, je ne les côtoie plus. J’ai arrêté la pépinière, divorcé en abandonnant ma maison avec quelques 300 bégonias, car  ma nouvelle habitation  n’est guère adaptée à la culture de plantes d’intérieur.  Seuls les rustiques me suivent dans mes pérégrinations, au jardin…
Begonia sp. nov. aff. B. wadei
J’ai, parfois, des nouvelles de l’Afabego, et je suis ravie que cette association vive toujours….

 

Et maintenant….

En 2009, Patrick Blanc découvre, aux Philippines,  un bégonia jamais décrit, qui porte son nom. B. blanci. La bouture qu’il m’offre, plantée dans un mini aquarium rond, est le premier bégonia à habiter avec moi depuis longtemps. Un aparté, pour dire qu’un deuxième est arrivé il y a peu, offert par Jacky  Duruisseau. Une merveille à feuilles miniatures….

2014 : si tous les bégonias que j’ai rencontrés, aimés, chouchoutés me laissent des souvenirs impérissables, deux sont mythiques. B. pavonina, le fameux bégonia bleu. Et B. blancii: savoir qu’on peut encore, à notre époque, découvrir des plantes qui n’ont jamais été décrites, n’est-ce pas prodigieux ?

Pour couronner en beauté cette passion, Patrick Blanc m’a offert, ce printemps, un voyage de rêve, à la découverte de ces deux bégonias. Jamais, il y a trente ans, je n’aurais imaginé voir in situ, en Malaisie, ce bord de chemin bleuté. Ce fut un choc violent, que j’ai dédié instantanément à Vincent Millerioux. La suite du voyage fut tout aussi émouvante…Après plusieurs heures de grimpe par 37° dans l’île de Palawan, aux Philippines,  c’est la récompense : sur une station qui ne dépasse pas 30m², il était là, se développant sur les rochers, le ‘ptit Blanc’, comme on l’appelle entre nous. Et si étonnant, par ses robes diversifiées. Nous avons repéré neuf formes, se côtoyant, se touchant. Des feuilles presque noires, d’autres vert acidulé, et marbrées, tachetées…Un bégonia qui pourrait vite disparaître. Il suffirait d’un déboisement…

Bien, entendu, pendant ces périples, nous avons rencontré beaucoup d’autres merveilles, comme Begonia sp. nov. aff. B. wadei, qui pousse dans les anfractuosités des roches karstiques d’El Nido, mais là, il faudrait un livre pour tout raconter….
une forme de Begonia blancii, à feuilles tachetées